WOODSTOCK EP03 : Piece Of My Heart – UCLA #113

WOODSTOCK EP03 : Piece Of My Heart – UCLA #113


Salut à tous ! Bienvenue à ce 3e feu de
camp “audio“ de l’été… Ce petit voyage à travers le temps en quelques minutes,
où on va péter quelques clichés et – je l’espère – comprendre un peu plus le
contexte de certaines créations. Je rappelle le principe : chaque vendredi
jusqu’à la reprise des vidéos le 23 août, on a décidé de vous raconter quelques histoires,
comme ça, au coin du feu. 4 histoires en lien avec le festival de Woodstock qui fête
cette année son demi-siècle. Dans le 1er numéro, on évoquait le titre
“With A Little Help From My Friends“ des Beatles, dont la version de Joe Cocker a ringardisé
le groupe de Liverpool et s’est inscrite, cette reprise, dans la BO de l’époque… Le 2e numéro, lui, était consacré à la
chanson “Fortunate Son“ de Creedence Clearwater Revival. Un titre emblématique de la lutte contre
l’establishement américain et la guerre du Vietnam. Ou comment une frustration liée à une prestation
ratée, va finalement se transformer en essai gagnant… ou pas ! Je vous invite à
aller les réécouter… Aujourd’hui, on va encore évoquer une reprise
: “Piece Of My Heart“, dont l’histoire restitue finalement bien l’ambiance de l’époque. L’occasion, donc, de refaire un saut au
festival de Woodstock… «Promène-toi pendant trois jours sans voir
un gratte-ciel ou un feu rouge. Fais voler ce cerf-volant. Fais-toi bronzer. Cuisine toi-même tes repas et respire l’air
pur ». Voila en quelques mots, la promesse que faisaient, à travers ces publicités,
les organisateurs de l’un des plus mythiques événements contre-culturels jamais organisé…
Et qui ne s’est évidemment pas du tout conclu comme ils l’avaient imaginé… Mais juste avant, on va revenir un peu en
arrière pour comprendre l’origine de la reprise de Janis Joplin : “Piece Of My Heart“. Alors, c’est évidemment une chanson romantique. Une chanson d’amour comme seule la soul
peut le faire. C’est à la fois classe, à la fois plaintif,
suppliant, plein de sous-entendu… Avec les cuivres, comme ça planqués dans le virage
avec un petit air de pas y toucher. Cette chanson, on la doit à deux personnes. Jerry Ragovoy, tout d’abord. C’est un compositeur et producteur. Le type a écrit pour Bob Dylan, pour Diana
Ross pour Dusty Springfield. Mais son titre le plus connu, ça reste sans
doute “Time Is On My Side“ popularisé par… les Rolling Stones. Le deuxième larron, c’est Bert Berns. Lui aussi est compositeur et producteur. Il s’est plutôt spécialisé dans le rythm
and blues et la soul américaine. Sa carrière est plus prolifique et on dit
de lui, que c’est lui qui aurait fait découvrir à un tout un public blanc cette fameuse soul…
Pour ceux qui veulent comprendre l’origine de cette musique – qui croisera le fer, comme
ça, avec le rock’n’roll – je leur conseille d’aller jeter un coup d’œil à notre
vidéo sur Ray Charles, qui a créé un des premiers titres du genre : “What’d I Say“. Berns a donc travaillé pour plein d’artistes,
dont The Isley Brothers, ou encore Solomon Burke. Ah tiens, on a aussi parlé de Solomon Burke
dans notre vidéo sur les Blues Brothers. Bref ! Son titre le plus connu, à Berns,
c’est “Twist And Shout“… C’est quand même pas mal, non ? Ok, vous avez donc maintenant en tête le
duo qui a créé ce titre… Mais pour que celui-ci marche, il faut évidemment trouver
l’interprète qui tue… Or, c’est justement là que le bas blesse. A l’époque, Bert Berns produit l’artiste
nord-irlandais Van Morisson qui, je le rappelle, n’a aucun lien de parenté avec le chanteur
des Doors. Berns veut donc que ce soit SON artiste qui
enregistre la chanson. OK. Mais l’Irlandais, il a plutôt la tête
dure – tiens donc ! – et refuse. Pour son 1er album, Morisson, lui, il veut
surtout sortir ses chansons ! Des chansons qu’il a écrit. Et vu comme les crédits sont plutôt volages
à l’époque, Il a plutôt raison. La première version de la chanson est donc
enregistrée, deux ans avant le festival de Woodstock, par la sœur d’Aretha Franklin
: Erma. Aretha Franklin, dont on fête malheureusement
les 1 an de sa mort la semaine prochaine… Alors, effectivement, la force est puissante
dans la famille. Erma Franklin est aussi une chanteuse de gospel
et de rythm and blues. Et c’est la sœur aînée d’Aretha…
Durant son enfance, Erma et ses sœurs (Aretha et Carolyn), elles se sont entrainé, elles
ont chanté chanté à la New Bethel Baptist Church… Attends : petite pause ! New quoi ? New Bethel. Eh oui ! Lors du 1er feu de camp, je vous
expliquais que, contrairement à une légende urbaine et à son nom, le festival de Woodstock
ne s’est pas du tout déroulé à Woodstock. Non, il s’est déroulé à 75 km au
sud-ouest, dans un village qui s’appelle Bethel ! Mais de l’Etat de New York, ce
coup-ci. Alors, hasard ? Évidemment. Mais avouez que c’est plutôt drôle… En 67,Erma enregistre “Piece Of My Heart“ la même année que sa sœur Aretha sort “Respect“. Autant te dire que c’est leur année aux
frangines ! Parce que si l’histoire a plus retenu “Respect“ (merci notamment aux
Blues Brothers…), faut quand même savoir que “Piece Of My Heart“ est, cette année-là,
un des 10 meilleurs hits souls aux États-Unis. D’autant qu’Erma a de quoi craner, parce
qu’elle fait partie aussi des choristes qui chantent sur “Respect“ en tournée. Hé ouais… Qu’est-ce qu’elle raconte cette chanson
“Piece Of My Heart“ ? C’est l’histoire d’une nana qui est tellement amoureuse de
son ex qu’elle est prête à briser un autre morceau de son cœur, s’il accepte de la
reprendre. C’est un peu couillon, ça fait un peu femme
battue, genre : « j’te juuure il va changer », mais avouez que ça reste une proposition
assez romantique ! Pour ceux qui ne connaissent pas cette version
originale, la chanson est un poil plus lente. Regardez, par exemple, les vidéos live, Erma
chante les dents serrées, avec un rictus et le regard un peu dans le vide… C’est
pas du désintérêt, tu sens qu’il y’a une douleur qui est contenue… Alors que le texte dit tout autre chose, le
corps, tu sens bien qu’il réagit différemment ! Tu vois que quand le coffre reprend sa respiration,
les épaules sont lourdes et ça : ça donne une interprétation qui est assez troublante. Oui, parce que quand la chanteuse, elle réclame
qu’on lui brise un autre morceau de son cœur, on peut y comprendre un acte d’amour
naïf et soumis. Mais, après tout, ce même texte peut aussi
se lire sous un angle ironique, voire supérieur : « Vas-y, viens me briser un morceau de
cœur, si tu reviens, tu vas voir ! ». C’est plein de défi et c’est tout le talent sous-estimé
d’Erma. C’est simple, sur les vidéos, seul le contrebassiste
sourit et marque le rythme avec sa tête… Ce qui est surtout excellent, ce sont ces
chœurs qui marquent le temps. Ces chœurs, ils ne sont pas là pour répondre
à la narratrice : ils sont là pour annoncer la phrase qui suit, pour faire monter la sauce,
pour interroger la chanteuse, comme si elle était assaillie par des voix intérieures. Comme pour la conforter dans sa décision. Ce n’est évidemment pas la même interprétation
que va donner Janis Joplin. Comme quoi, dans chaque reprise, même infime,
il y a toujours une petite part de nous. Un an après la chanson d’Erma Franklin,
un an avant le festival de Woodstock, Janis Joplin reprend donc ce titre. Le succès dépasse celui d’Erma. Il faut dire que l’époque est plutôt à
l’avantage de Joplin : l’album qui contient cette reprise, c’est le point un peu culminant
d’une année de réussites. L’artiste elle cartonne et est partout. Alors, quelle différence avec l’original
? Hé bien déjà, la musique est un poil plus en phase avec l’époque. On a rajouté trois petits solos bien tordus, le
titre prend des couleurs psychédéliques. C’est parfait pour le mouvement hippie ! Mais surtout, le morceau permet de montrer
toute la dextérité vocale de Joplin, On dirait qu’elle s’époumone comme une black
: son chant est rugueux, plein de dynamiques et explose au refrain. Bon, hormis cette voix maltraitée par les
excès, les paroles ont une toute autre résonnance chez elle… Alors que, chez Franklin, ça suggérait une
forme de défi dans son interprétation, le fait que ” peu importe ce que tu feras mec,
tu ne me m’empêcheras pas de t’aimer” (notons d’ailleurs comme ce thème, un peu féministe
est quasiment en commun avec la chanson “Respect“ de sa petite sœur Aretha)… à l’inverse, du coup, Joplin semble dire
– recroquevillée sur elle-même et avec un large sourire – qu’elle est prête
à subir en échange que son mec change. C’est plus qu’une preuve d’amour, c’est
une ode au pardon. Elle tente de convaincre de la nécessité
du changement. De suggérer du donnant-donnant… Et après tout, quoi de mieux qu’un arrangement
blues-rock, où les chœurs sont un petit peu plus en retrait, limite à consoler ou
à encourager l’interprète du coin des lèvres, pour transcender cette douleur et
la faire – comme précisé dans les paroles – « disparaître » Pas étonnant donc, qu’Erma Franklin n’ait
absolument pas reconnue sa chanson quand elle entend pour la première fois à la radio
cette reprise. Deux salles, deux ambiances… Ou je devrais
peut-être même dire trois ! Parce que la version de Joplin au festival de Woodstock
va encore offrir un autre angle… En arrivant au festoch’, Janis Joplin et
son groupe sont transportés par hélicoptère avec Joan Baez. On est le samedi 16 août 69 et tout le monde
est confiant. Janis et ses musiciens reviennent de plusieurs
tournées en Amérique du Nord et en Europe. Côté entrainement, ça roule. Quant à sa reprise, elle est devenue depuis
1 an, un standard : tout va bien. Sauf qu’en apercevant l’immense foule,
Janis devient super nerveuse et est même prise de vertiges. Durant la dizaine d’heures d’attente en
coulisse, elle va donc se taper des tonnes d’héroïne et d’alcool pour faire redescendre
la pression. Si bien que quand il est l’heure de monter
sur scène, là on est plutôt vers 2h du matin et alors qu’elle enchaine juste derrière
Creedence Clearwater Revival (dont on a raconté l’histoire dans le précédent numéro),
Janis elle est complétement bourrée, complètement défoncée. Bon, ça reste quand même une force de la
nature. Elle arrive à enchaîner. Le seul truc, c’est que pendant tout le
concert, sa voix est plus rauque, plus sifflante… Le fait qu’elle soit défoncée ne va n’empêcher
le public de réclamer deux rappels (je rappelle qu’il n’y avait quasiment personne lors
du précédent concert, hein – donc c’est plutôt un exploit !). Et c’est dans ce
premier rappel, qu’elle chante alors “Piece Of My Heart“. Sans doute pour booster l’assistance, l’intro
est un poil plus monumentale. L’interprétation est plus funk, plus festive,
elle est plus hargneuse… Les solos sont tous foufous et jouent à saute-mouton
sur l’orgue, puis sur les cuivres. Complétement stone, Joplin joue aussi sur
les rythmes. Comme les rappeurs, elle trébuche sur les
tempos et passe son temps à essayer de rattraper le flow. La rage contenue d’Erma Franklin est du
coup extériorisée. Le message, lui-même, est expédié. Joplin semble prendre le public pour témoin
et, plus qu’un ton de défi, elle semble coller un ultimatum à cet homme. Malgré tout, la chanteuse n’est pas super
fière de sa presta et refuse, elle aussi, d’apparaître dans le film qui retrace l’événement…
C’est là qu’une longue descente s’entame, Quelques mois plus tard, son groupe se sépare,
après un ultime concert au Madison Square Garden de New York. L’artiste, elle, décédera l’année suivante,
14 mois après le festival de Woodstock. Jusqu’à sa mort, son plus grand succès
est resté cette reprise. De son côté, Erma Franklin a enchaîné
les galères et des contrats foireux avec des labels. Au milieu des années 70, elle décide donc
d’arrêter la musique, Elle acceptera juste occasionnellement quelques contrats avec sa
sœur, mais c’est tout. Elle travaillera surtout pendant 25 ans pour
un centre qui aide les enfants défavorisés à Detroit, avant de mourir d’un cancer
de la gorge en 2002, à 64 ans. Malgré un regain pour la version originale
grâce à son utilisation dans une pub Levi’s en Angleterre, l’histoire retiendra surtout
la reprise de Janis Joplin… Comble de l’ironie, son compositeur Bert Berns ne connaitra jamais
cette reprise, ni celle interprétée au festival de Woodstock… Il est mort d’une crise
cardiaque deux ans avant, le 30 décembre 1967. C’est tout pour aujourd’hui, à vendredi.

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30 thoughts on “WOODSTOCK EP03 : Piece Of My Heart – UCLA #113”

  • Comme souvent super intéressant comme "vidéo-audio" vous faites un super boulot par contre je ne comprend pas pourquoi aj début de la vidéo cous dites qu'on fête les 1 an de la mort de Erma Franklin alors qu'elle est morte en 2002 !!!!!

  • Merci d’avoir parlé de ce titre et de Berns ! J’ai rencontré sa fille à New York il y a 2 ans. Elle avait produit une comédie musicale sur la vie de son père. Ce show a été joué à Broadway. Je l’ai vu et c’était juste magique. Le nom de la comédie musicale s’appelait bien sûr Pieces of my heart !

  • Janis, la meuf qui a mis une grosse claque a tous les chanteur de blues.

    Et puis bon Janis/Jim/Jimi que des J , hasard? Je dis complot ! Mais du destin !

  • Je vais t'inviter à faire du camping! Promis, pas beaucoup d'alcool! (je tiens pas mes promesses sur l'alcool! 😀 )

  • Fortunate SON (pas song) ça devient énervant ! ne rajoute pas des lettres
    Et tu avais déjà fait le coup la semaine dernière ; tu parles pas anglais c'est ça ?

  • Salut à Sam et l'équipe. C'est du super boulot que vous faites à chaque fois.
    Juste histoire de chipoter un peu : vous précisez dans le commentaire que Janis et son groupe ont de l'entraînement. Cependant, il me semble me souvenir que lorsque Janis arrive à Woodstock elle vient tout juste de monter un tout nouveau groupe le Kosmic Blues Band. Ceci suite à la séparation de Big Brother and the Holding company avec lequel elle avait tourné en Europe notamment.
    Ce qui est aussi une explication de la prestation que Janis jugeait médiocre.

    Qu'en pensez vous ?

    PS : Sam ton anglais … Ça va pas du tout … ☹️😨🤯

  • Putain ce format est juste magique, ça me rend super nostalgique ça me rappelle mes feux de camps avec mes potes sur la plages dans les landes quand j'étais plus jeune… une période qui me manque énormément, et c'est empreint de nostalgie que j'écoute tout les vendredi ton nouveau format.
    Il me fait passer aussi à l'émission de radio que j'animais quand j'étais à la fac… merci pour tout et tous ces souvenirs qui remontent.
    Bonne route à toi et keep on rocking!